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Entrevue avec Sylvie Demers, première vice-présidente du réseau de succursales de la TD



Tu as une brillante carrière en finance, est-ce un domaine qui t’a toujours captivée?

À la base je suis très cartésienne. Je suis clairement une personne qui se base sur les données et les chiffres, une vraie mathématicienne. J’ai toujours su que je voulais être comptable ou avocate, donc j’ai fait une demande d'admission en droit et au HEC. Les deux institutions m’ont acceptée, mais j’ai décidé d’aller au HEC, en raison de sa renommée internationale. Après avoir suivi les cours de tronc commun en comptabilité, je me suis rendu compte que ce qui me captivait n’était pas de monter des états financiers, mais d'analyser l’information, d'être capable de lire entre les lignes. Je suis tombée amoureuse de la finance et mon parcours professionnel a suivi cette ligne directrice.


Selon vous, quels facteurs vous ont permis d’atteindre une carrière aussi brillante?

  1. Résilience

Lorsque j’ai décroché mon premier emploi en finance, à la banque TD, je me suis retrouvée au département du financement commercial, dans un milieu composé majoritairement d’hommes. Ça n’a pas été facile de faire ma place. Je figurais alors parmi les premières femmes au crédit commercial de la Banque TD. Mon quotidien était relativement stressant : je devais apprendre un nouvel emploi, travailler dans un milieu qui était à ce moment-là, principalement anglophone, et je ne me sentais pas acceptée dans l’équipe. Toutefois, ces obstacles m’ont aidée à développer une résilience, une force de caractère et des aptitudes relationnelles qui m’ont permis de me rendre où je suis aujourd’hui.


2. Le leadership

La formation en finance donnée par HEC m’a permis de développer mon leadership. Pour moi, une grande preuve de leadership c'est d'être conscient que tout ne s'arrête pas à nous et qu'une équipe forte vaut de l'or. Ma force est d'attirer les meilleurs talents, de savoir comment bien diversifier les équipes et comment utiliser les forces de chacun afin de réussir nos tâches avec brio.


Comment perçois-tu l’évolution de la place des femmes dans le milieu de la finance depuis 35 ans?

La finance est passée d’une industrie extrêmement conservatrice à une industrie paritaire. Dans le temps à la TD, le directeur typique était un homme blanc de 40 ans et anglophone. Vous pouvez imaginer le contraste lorsque je suis arrivée : jeune, blonde, francophone et toujours habillée de manière féminine. Au début de ma carrière, les probabilités pour que je réussisse étaient, disons-le, plutôt faibles. Je ne faisais pas partie du « boys club » et je n’étais pas invitée aux lunchs ou aux cocktails informels, là où plusieurs grandes décisions se prenaient. Lorsque venait une nouvelle promotion, je n'étais pas la candidate choisie, car plusieurs hommes étaient beaucoup plus à l'avant-scène que moi. Aujourd’hui, ces comportements ne sont plus tolérés à la TD. Nous avons un plan d’inclusion qui promeut l’égalité hommes-femmes et expose tous nos collègues aux mêmes opportunités. L’avenir des femmes en finance s’est amélioré nettement.


Quels sont les obstacles que tu as rencontrés au courant de ta carrière et comment les as-tu surmontés?

Au début de ma carrière, le complexe de Napoléon m’affectait souvent. Avec le temps, il y a eu plusieurs grands leaders qui ont cru en mes compétences, et je me suis vu offrir la responsabilité de plusieurs gros mandats. Mais trop souvent, je me suis posé la question: « Et si je n'étais pas aussi bonne qu'ils le croient? ». Cela dit, ce sont ces questionnements-là qui m’ont aidée à développer mes aptitudes en leadership, à me surpasser constamment et à prendre de plus en plus de risques. Donc, je dirais que c’est bien de se remettre soi-même en question, on apprend à se connaître et à mieux identifier nos objectifs personnels.

Comme je l'ai mentionné précédemment, il y a 35 ans, le domaine de la haute finance était un milieu assez hostile pour les femmes. Certains ont voulu me faire croire que je n’avais pas ma place au sein des postes plus séniors et chaque jour je devais prouver doublement ma valeur. Alors, pour y arriver, j’ai misé sur mes compétences, ma personnalité et ma valeur ajoutée, sans toutefois me laisser marcher sur les pieds.


Tu as récemment été élue personnalité financière de l’année par le magazine Finance & Investissement, parle-nous d’un moment fort de ta carrière?

Je dirais que j’ai eu énormément de plaisir quand je suis allée à Toronto du côté de la stratégie des affaires. C'était très stimulant intellectuellement. Mais lorsque je pense à ma longue carrière, ce qui ressort le plus c'est que j'adore recruter les bons talents. Au fil des ans, j'ai monté des équipes solides et incroyablement compétentes. C'est gratifiant de savoir que l’entreprise sera entre de bonnes mains, même si je quitte mon poste. Ce faisant, je participe à la pérennité de l'entreprise. En tant que leader du groupe Banque TD au Québec, mon implication aujourd'hui va au-delà de la bonne performance de la banque. En tant que grande entreprise et grand employeur au Québec, nous avons un mandat d'améliorer la vie de tous : nos collègues, nos clients et toutes les communautés que nous desservons. La petite fille de Sherbrooke en moi n'aurait jamais pensé devenir une personnalité influente au Québec et dans les communautés! Je suis très fière d’avoir reçu ce prix. Au bout du compte, si je peux influencer et aider une seule femme ou une seule personne issue des minorités visibles à se dire: « Moi aussi je suis capable de le faire », eh bien, pour moi, c'est un pas de plus pour l'avancement des femmes et de notre société.


Avide philanthrope, comment choisis-tu les organismes communautaires auprès desquels tu t’impliques?

Il faut à la base s’impliquer dans une cause qui nous tient à cœur. Personnellement, la culture, la musique et les musées, m'ont toujours passionnée. Il m'a donc paru tout naturel de vouloir siéger au conseil d’administration du Festival de musique de chambre de Montréal. J’ai toujours aimé ce genre de musique et je souhaitais la mettre de l'avant pour qu’elle ne tombe pas dans l’oubli.


C'est avec la même passion pour la culture que je me suis engagée auprès de la Fondation du Musée des beaux-arts de Montréal, dont je suis actuellement présidente du conseil d'administration. Le but de la fondation est d’assurer la pérennité du musée.


Les causes qui touchent la santé sont également très importantes pour moi. En effet, plusieurs membres de ma famille proche ont été touchés par le cancer, d’où ma présence au conseil d'administration de la Fondation de l’Hôpital général juif et mon implication à titre de co-présidente d'honneur de l'évènement « Le Week-End pour vaincre le Cancer ».

« À la base, ce que je vous conseillerais, c’est de vous impliquer dans quelque chose qui vous passionne parce que vous allez être plus authentique. Évitez de vous impliquer seulement pour que ça paraisse bien sur votre CV. »

Qu’est-ce que tu aimerais transférer à notre communauté d’étudiantes, aux futures femmes en affaires qui aimeraient peut-être suivre tes pas? Comment peuvent-elles se démarquer au niveau junior?

Trouver son point de différenciation

Je vais vous la donner facile et vous donner la dernière question que je pose toujours lorsque je passe des entrevues. La voici : « Je vais voir 10 personnes aujourd’hui aussi bonnes et qualifiées que toi, lorsque tu vas quitter mon bureau, quelle est la chose dont je devrais me souvenir de toi? » Le but est de savoir quel est votre différenciateur, qu’est-ce qui fait que c'est vous, et pas un autre qui devrait avoir le poste. Comment est-ce que vous vous démarquez? Quelle va être la chose que vous allez apporter dans le rôle proposé, qui va faire que vous n’êtes pas parmi les meilleurs, mais la crème de la crème. Pour certaines personnes, ce sera une expérience de travail ou de vie très particulière, pour d’autres, une compétence bien spécifique ou ce peut encore être une langue parlée! Il y a des gens qui parlent 5 langues différentes et c’est un point tellement fort dans un milieu où la diversité et l’inclusion sont essentielles.


Développer votre jugement critique

Un jugement critique, ça signifie être capable de prendre de bonnes décisions rapidement. Il faut éviter la « paralysie de l’analyse » ou analyser sans fin. Idéalement, vous devez être capable d’analyser rapidement et de comprendre ce que l’on vise à long terme et mesurer les risques adéquatement. C’est très important.

Savoir influencer

Influencer ne veut pas dire avoir le contrôle, mais plutôt comment est-ce que vous influencez les gens? Comprenez-vous les dynamiques autour de vous?

Il faut faire attention, quelqu’un de politique, ce n’est pas un manipulateur ni une personne machiavélique ou malhonnête. Être politique, c’est comprendre les règles dans lesquelles on opère, les règles écrites et non écrites. En d'autres termes, il faut savoir qui a le pouvoir sur les décisions et qui sont les influenceurs dans cette même décision. Il faut comprendre ce qui les animent, et les motivent. Quand je me présente à une table de négociation, je me prépare avant la réunion. Qu’est-ce qu’on a à accomplir aujourd’hui, qu’est-ce qui est important pour moi, quelles sont les choses que je suis prête à laisser aller ? Je vais faire cette même réflexion pour chacune des personnes qui vont être autour de la table. Je me questionne sur l’agenda de chacun, pour quelles raisons ils seraient pour ou contre. Le but est de comprendre l’audience avec laquelle vous discutez et de savoir sur quoi se basent ses décisions. Vous ne devez pas manipuler les gens, mais bien comprendre ce qui est important pour eux, et ce qui est important pour l’entreprise à long terme. Développer ce réflexe vous permettra d'atteindre un autre niveau stratégique. Donc c'est très important de faire ses devoirs avant chaque réunion, tant sur le contenu de la négociation, que sur la manière de négocier.

Exprimer son désaccord de façon efficace et positive

C’est important de savoir comment exprimer son désaccord sans offusquer les gens. La meilleure façon que j’ai trouvée est de le retourner de façon positive. Aujourd’hui mes collègues connaissent ma « ligne » et ils savent d'entrée de jeu où je veux en venir lorsque je dis : « Aide-moi à comprendre ».

J’ai appris avec le temps que ça ne servait à rien de dire « Voyons donc, ça n’a pas d’allure! ». C'est contre-productif et ça met tout le monde sur la défensive. Lorsqu'on demande de l’aide à comprendre, ou quand on pose des questions, ça donne le signal que nous ne sommes pas totalement en accord, mais ça donne aussi la chance à nos interlocuteurs d'expliquer leur logique. Maintenant, mes collègues me connaissent et lorsqu’ils entendent ma « ligne », ils rient, c’est devenu une blague entre nous! Au lieu d'avoir une confrontation, on met une dose d’humour dans nos échanges.


Quelles sont tes qualités, compétences ou forces qui t’ont permis de progresser autant dans ta carrière ?

Côté Analytique

Je pense que tout le côté analytique est important. Demandez-vous si vous êtes quelqu’un qui est capable d’analyser des situations, capable de d'évaluer le risque? Lorsque l’on me présente des documents, je demande d'obtenir toujours des faits et des données. Si le but est de remédier à un problème, nous devons bien comprendre, s'il s'agit d'une anecdote ou d'un problème généralisé. Et je pense qu'un bon leader, a moins de chances de se tromper quand il prend le temps de poser ces questions-là. Évaluer les risques, c’est maintenant un automatisme pour moi. Le côté analytique que vous développez à l’université, ne le laissez pas partir!

Savoir bien s’entourer et se préparer

Consulter les gens autour de vous, c’est comme ça qu’on monte une bonne équipe et un bon réseau. Puis évidemment, prendre le leadership d’une équipe, c’est aller chercher les meilleurs talents et les aider à développer leurs compétences. Ça vous enlève beaucoup de pression, tout ne repose plus uniquement sur vos épaules, mais plutôt sur celles de tous les membres de l'équipe.

Et comme je le dis toujours : pour réussir, à la base, il faut une bonne équipe, de la compétence et de la préparation. Personne n’est assez intelligent pour ne jamais se préparer! Je me prépare toujours, je me suis même préparée pour venir vous parler aujourd’hui!

Qu’est-ce qu’on pourrait vous souhaiter pour l’avenir?

Je vous dirais que pour l’instant tout va bien. J’adore ce que je fais et j’adore l’entreprise! C’est une entreprise dont les valeurs me rejoignent. TD me donne le pouvoir d'aider la communauté, de contribuer au développement des gens, de favoriser l’inclusion et tout ça c’est vraiment important pour moi. Lorsque je prendrai ma retraite, la marque que j’aimerais laisser ne se chiffre pas en dollars. Non, ce que j'aimerais que l'on dise, c'est que cette personne-là nous a poussés à avancer, à développer notre plein potentiel. Et j'espère que ce constat s'appliquera tant aux personnes que j'ai côtoyée, qu'à l'entreprise et même à la société! Ça peut sembler ambitieux, mais si on s'y met tous ensemble…c'est fou ce qu'on pourra réaliser!